Jean-Léon Beauvois : « La télévision est un totalitarisme tranquille »

Publié le 16/03/2010 à 15:02 Le Point.fr

ENTRETIEN

Jean-Léon Beauvois : "La télévision est un totalitarisme tranquille"

Par Emmanuel Berretta

Jean-Léon Beauvois, psychologue social © A MARCHI / MAXPPP

Nous avons déjà évoqué, ici, Le Jeu de la mort , documentaire-choc de France 2 , où des scientifiques ont reproduit l’expérience de Milgram démontrant que, sous certaines conditions, des êtres humains peuvent obéir à des ordres contraires à leurs valeurs morales jusqu’à infliger des sévices. Pour mémoire, 80 % des sujets de cette expérience ont consenti, dans le cadre d’un faux jeu télévisé, à envoyer des décharges électriques de plus de 400 volts à un candidat (en fait, un acteur complice de l’expérience). Dix-sept personnes sur quatre-vingts se sont rebellées aux injonctions de l’animatrice Tania Young. Jean-Léon Beauvois, psychologue social, a conduit cette expérimentation affolante relatée dans ce documentaire, signé Christophe Nick. Entretien.

lepoint.fr : Dans ce documentaire, vous montrez des gens ordinaires en train de commettre une atrocité. Comment se fait-il que la plupart aient accepté d’être montrés à l’antenne ? Le bon sens voudrait qu’ils craignent les réactions de leurs proches, de leurs collègues, de leurs voisins, des passants dans la rue…
Jean-Léon Beauvoi s : Il faut se méfier du bon sens en psychologie sociale. En fait, ces personnes se sentent parfaitement associées à ce projet. Elles adhèrent à l’idée qu’il faut faire quelque chose contre la télé-réalité.

Vous leur avez montré le documentaire. Pas de désistement depuis ?
On était un peu anxieux, mais, en fait, après la projection, la salle a longuement applaudi. Deux personnes ont manifesté des doutes, mais qui ne tenaient pas au fond de l’expérience. Simplement, elles ne se trouvaient pas physiquement à leur avantage à l’écran. Finalement, une seule personne s’est désistée après la projection. On l’a donc retirée du montage final. En revanche, 90 % sont prêts à repartir pour une expérience dans la même thématique. Nous avons mis en place un suivi régulier de ces volontaires et, dans un mois, je les rencontre de nouveau tous ensemble.

Ce qui fait donc un total de 4 désistements sur 80 candidats filmés. C’est peu ! Pourquoi le plus rebelle de tous n’a-t-il pas voulu apparaître dans le film ?
Il ne veut pas donner l’impression qu’il a fait quelque chose d’exceptionnel. On lui a proposé de flouter son visage. Mais ce n’est pas très esthétique et on n’aurait pas compris pourquoi, soudain, un visage était flouté alors que tous les autres volontaires ne l’étaient pas. Donc, on a respecté ses choix : il n’est pas dans le documentaire.

Est-ce que cette expérience vous a appris quelque chose de nouveau dans votre discipline ?
Toute ma vie de psychologue social a été marquée par les textes des années 1960, qu’il s’agisse de l’expérience de Stanley Milgram ou de celle de David Glass. C’est pire avec Glass, car, dans ce cadre, ceux qui infligent des chocs électriques sont totalement libres de le faire. Aucune pression n’est exercée sur eux. Disons que je ne m’attendais pas à ce que la télévision possède un tel pouvoir sur monsieur Tout-le-Monde. Je dis bien pouvoir et non influence. L’influence, ce serait comme si la télévision était un modèle auquel le téléspectateur voudrait ressembler. Là, je constate qu’elle contrôle.

Vous ponctuez le documentaire en affirmant que la télévision exerce un "totalitarisme tranquille" sur les individus. N’est-ce pas excessif ?
Pas pour un psychologue social. Le totalitarisme correspond au degré de pénétration de l’État dans la vie privée des gens et au degré de contrôle qu’il exerce sur les individus. Mais il ne s’agit pas de confondre totalitarisme et dictature. Je parle de "totalitarisme tranquille", car l’enjeu n’est pas de frapper sur la tête des gens ou de les envoyer en prison. L’enjeu de la télévision, c’est de contrôler la vie personnelle des individus. Par exemple, la publicité à la télévision pousse à la consommation, donc elle veut contrôler le désir. Le modèle qu’elle véhicule, c’est l’individualisme, à la racine du libéralisme.

Christophe Nick suggère que tout est prêt en France pour qu’un jeu télévisé s’organise autour de la mise en danger de la vie d’un être humain. Pensez-vous vraiment qu’on en soit là, en France, quand le CSA brandit le carton jaune à la moindre occasion et que les films d’épouvante sont rejetés des plages horaires de grande écoute pour ne pas choquer les mineurs ?
Le CSA a laissé passer tout ce qui prédispose à ce qu’un meurtre soit au coeur d’un divertissement. Pourquoi, soudain, réagirait-il avant ? J’espère, en tout cas, que ce film bouleversera les consciences.

Publicités
Cet article a été publié dans Divertissement. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Jean-Léon Beauvois : « La télévision est un totalitarisme tranquille »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s