Quel programme économique pour le FN ?

 14.03.2011 | 18:01

Le parti de Marine Le Pen doit publier dans les prochaines semaines son projet économique, mais déjà les premières pistes se dessinent: retour au franc, droits de douane aux frontières, bouleversement de l’IS, échelle mobile des salaires…

Rien n’est encore définitivement fixé, avertit le Front national. Mais le programme économique se dessine, avec un « changement doctrinal » notable selon Jean-Richard Sulzer, professeur de finance à Dauphine, qui planche pour le parti d’extrême droite sur la question. « Alors que son père était ultralibéral, par réaction au communisme, Marine Le Pen est dirigiste, dans le sens colbertiste du terme. C’est-à-dire qu’elle n’est pas contre un Etat fort », analyse celui qui est aussi conseiller régional du FN dans le Nord-Pas-de-Calais.
Le Front présentera ce mois-ci une dizaine de grandes options économiques consécutives à ce réajustement idéologique. Elles auront pour base la « liberté du commerce et de l’industrie à l’intérieur du pays, garantie par un Etat gendarme, qui lui-même sera plus protecteur vis-à-vis de l’extérieur », selon Jean-Richard Sulzer.

Pas touche aux 35 heures

Concernant les retraites, Marine Le Pen a déjà exprimé la position du FN: suppression de tout âge légal de départ, au profit d’une durée de cotisation unique, fixée à 40 annuités. La présidente du Front avait d’ailleurs critiqué le report à 62 ans de l’âge de départ à la retraite décidé par le gouvernement, espérant toucher son cœur de cible électoral: ouvriers, travailleurs non diplômés, etc.
Le Front national ne touchera en revanche pas à la durée légale du travail. « Nous ne sommes pas opposés aux 35 heures, sauf accord de branche », assure l’universitaire. « En cas de coup de feu dans un secteur, on peut tout à fait imaginer de passer aux 37 heures. » Dans ce projet, la question de l’exonération des heures supplémentaires « ne se pose plus », indique Jean-Richard Sulzer, puisque le FN va préconiser un grand impôt sur le revenu, prélevé à la source, fusionnant l’actuel IR, la CSG, la CRDS, mais aussi les cotisations salariales.

L’IS basé sur le chiffre d’affaires, et non plus sur les bénéfices

Sur la question de la fiscalité justement, le FN prône une simplification du code général des impôts, via notamment l’unification du budget des finances publiques et des finances sociales. Ce qui veut dire non plus deux lois de finances (PLF et PLFSS), mais une seule. Il suggère également un système fiscal s’articulant autour de cinq grands pôles d’imposition: sur le revenu, sur les sociétés, sur le patrimoine, sur la consommation, et des droits de douane différenciés.
Là encore, tout reste en débat au sein de la commission économique, qui envisage de rendre ses conclusions d’ici deux mois. Selon l’économiste Nicolas Pavillon, qui travaille également au projet du FN, les réflexions tournent autour de l’impôt sur les sociétés, dont le parti envisage de changer l’assiette. « On pourrait baser l’IS non plus sur les bénéfices des entreprises, mais sur le différentiel entre le chiffre d’affaires et la masse salariale, de façon à favoriser les secteurs économiques qui embauchent et court-circuiter les grands groupes qui abusent des paradis fiscaux », avance-t-il, en précisant plusieurs fois qu’il ne s’agit pas de la position définitive du FN.
Réaction incrédule de Thomas Piketty, professeur à l’Ecole d’économie de Paris, proche du Parti socialiste et auteur de Pour une révolution fiscale: « Ce n’est pas possible, ça n’a pas de sens. C’est une mesure d’il y a un siècle. Les petits artisans et commerçants qui achètent beaucoup de produits intermédiaires aux entreprises, sans créer une grande valeur ajoutée, vont se faire massacrer. »
Sur le patrimoine, les avis divergent au sein du FN. Jean-Richard Sulzer parle de supprimer l’ISF, tandis que Nicolas Pavillon envisage de le conserver, tout en retirant de son assiette la résidence principale. « Dans les deux cas, un cadeau énorme pour les plus privilégiés », s’étonne Thomas Piketty, avec les thèses duquel Jean-Richard Sulzer voit pourtant quelques convergences: « On retrouve dans son livre quelques-unes des choses que nous développons ».

Retour à un franc dévalué

Le Front souhaite également créer de nouvelles taxes aux frontières, des « droits de douane différenciés », qui augmenteront le prix à l’achat de produits ciblés, de façon à protéger la production nationale. 
Cette dernière mesure s’inscrit en lien avec la mesure phare du programme économique du Front national: la sortie de l’euro. S’il arrive au pouvoir, le FN promet d’abandonner la monnaie unique, pour revenir au franc, sur la parité suivante: « 1 euro = 1 franc ». Ce qui veut dire, précise l’argumentaire du parti sur son site internet (PDF), que « la baguette d’1 euro passerait à 1 franc, et non à 6,57 francs ». Après « une réévaluation de X% », le franc subirait dans un deuxième temps une « dévaluation compétitive » de l’ordre de 20 à 25%. « Il s’agit pour nous de revenir au modèle économique gaullien, qui permet de bâtir une véritable politique monétaire, et donc une politique économique, explique Nicolas Pavillon. Aujourd’hui, la Banque centrale européenne n’a qu’un seul objectif, contenir l’inflation. »
L’inflation est justement le risque que le modèle dit « patriotique » du FN fait courir. « C’est vrai, reconnaît Nicolas Pavillon. Mais aujourd’hui, il existe déjà une inflation cachée, qui se trouve dans l’endettement de la France. » Dans son raisonnement, si l’on garde l’euro, la résorption de la dette nécessitera forcément l’augmentation des impôts, donc, à terme, une baisse du pouvoir d’achat. Le FN estime en revanche que l’instauration des droits de douane et la dévaluation du franc relanceront l’économie et l’emploi, donc dégageront des marges de manœuvre budgétaires pour lutter contre les déficits. A ce titre, il affiche de grandes ambitions: résorption de la dette en 2025-2027, et excédents budgétaires dès 2016-2017… 
« La sortie de l’euro serait un choc de pouvoir d’achat terrible, s’alarme Thomas Piketty. On aura beau revenir au franc, le pétrole continuera de s’échanger en dollars, et ça va augmenter de 20, 30, 50% à la pompe. Beaucoup de choses qu’on consomme en France sont importées, et les droits de douane différenciés ne vont faire qu’augmenter les prix. Ce plan est une arnaque dans la situation actuelle. »
L’économiste souverainiste Jacques Sapir, qui prône la sortie de l’euro, est plus mesuré: « la dévaluation n’entraînera pas une hausse des prix de 20%, mais il y aura des tensions inflationnistes induites par le fait que cette politique va modifier le rapport des forces entre les patrons et les salariés. » Réponse du Front national: « nous défendons le retour à l’échelle mobile des salaires, c’est-à-dire réindexer les salaires sur l’envolée des prix », argumente Nicolas Pavillon. Ce qui pourrait toutefois créer un cercle vicieux hyperinflationniste.

Une dette augmentée de plus 200 milliards d’euros

Mais l’interrogation majeure, c’est la crédibilité d’un tel scénario. Peut-on imaginer une sortie de l’euro sans contrecoup pour l’économie française? En septembre 2010, d’après les derniers chiffres de l’Agence France Trésor, 69% des 1.574 milliards d’euros (soit 1.086 milliards) de dette française étaient détenus par des non-résidents. En cas de retour à un franc dévalué de 20%, ces 1.086 milliards, souscrits en Euro, augmenteraient mécaniquement pour atteindre environ 1.300 milliards. Avec des conséquences quasi-certaines, comme la montée des taux d’intérêt, la dégradation de la note souveraine, les menaces sur la solvabilité du pays… D’après le FN, une telle dévaluation aurait « plus d’avantages que d’inconvénients », parce qu’elle bénéficierait à terme à l’économie. Sauf si le passage brutal de la dette publique de 82 à 95% du PIB ne lui laisse pas le temps de le vérifier.

Par Jérôme Lefilliâtre, journaliste à Challenges.fr, le 11 mars 2011

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