Que penser du « Pacte de carrière » proposé par Luc Chatel aux enseignants ?

le 3 avril 2011 8H42 | par

L’instit’humeurs


Le ministre Chatel a annoncé son « nouveau pacte de carrière » aux enseignants il y a quelques jours. Ce pacte, dit la parole officielle, « repose sur une revalorisation du métier d’enseignant et une gestion des ressources humaines dynamisée ». Ah, chouette. Voyons ça de plus près…

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1. Revalorisation du métier = revalorisation financière

On découvre d’abord que « la revalorisation du métier d’enseignant » est une grosse erreur stylistique, car il ne s’agit en fait que de revalorisation salariale. On avait espéré lire là l’intention du ministère de mettre toutes ses forces dans la bataille pour redorer notre blason, épousseter l’image si souvent salie de l’Education Nationale, communiquer positivement sur les enseignants… On se contentera d’une revalorisation salariale. On se plaint suffisamment de notre peu de pouvoir d’achat pour ne pas apprécier cette revalorisation.

Mais ne nous laissons pas non plus enfumer :

– cette hausse est d’environ 3 %, ce qui est pas mal ; mais pour remettre les choses en perspective, il faut rappeler que les augmentations minimes des dernières années (0,5 % par-ci, 0,8 % par-là), ne suffisent globalement pas à compenser l’inflation ; on estime à 20 % la perte du pouvoir d’achat des enseignants sur les 20 dernières années ;

– cette revalorisation concerne 190 000 enseignants, les plus jeunes, sur 857 000, soit 1 sur 5 ; les autres ? Rien du tout.

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2. Évaluation de la valeur professionnelle des enseignants

L’un des points majeurs du pacte de carrière est « un meilleur accompagnement des enseignants durant leur carrière ». C’est évidemment une très bonne intention, tant les enseignants se sentent isolés dans leur métier : livrés à eux-mêmes sans personne pour les guider ou leur donner de conseils, loin d’une hiérarchie déconnectée qu’ils ne voient que rarement.

Le premier volet concerne l’évaluation professionnelle des enseignants. Sujet sensible, polémique, tant d’ailleurs que le pacte de Chatel ne prévoit pour l’instant qu’une grande « consultation sur l’appréciation de la valeur professionnelle ».

En lisant le pacte, on perçoit tout de même quelques lignes de force sur cette évaluation de la valeur professionnelle :

– un enseignant aura d’autant de valeur qu’il sera actif en terme « d’accompagnement des élèves (tutorat, remises à niveau), participation à la vie des établissements et des écoles, formation et accompagnement d’autres enseignants » ; a priori une bonne chose, il faut juste souhaiter que ces « accompagnements » ne se fassent pas en lieu et place d’une aide spécialisée (élèves) ou d’une réelle formation (enseignants), comme c’est dorénavant le cas…

– aller enseigner dans les zones difficiles, s’engager comme adulte référent, à « coordonner la discipline », doit également donner une valeur ajoutée aux enseignants ; déclaration d’intention là-aussi louable, on attend les mesures concrètes ;

– enfin, si je lis bien entre les lignes, les corps d’inspection ont du mouron à se faire : je ne serai pas étonné, notamment pour le secondaire, qu’ils soient délestés d’une partie de leurs prérogatives au profit des chefs d’établissement « qui s’impliquent de plus en plus dans la gestion des ressources humaines », dixit le pacte…

Vous pouvez toujours vous inscrire à ce groupe de réflexion afin de faire des propositions (ne tardez pas c’est jusqu’au 15 avril).

Espérons que cette consultation marquera une vraie rupture avec les précédentes de ce gouvernement : tous domaines confondus, une consultation ressemble souvent jusqu’ici à une écoute hypocrite et patiente, genre j’acquiesce en silence et je fais finalement ce que j’avais de toute façon décidé avant. Là, ils n’ont pas l’air d’avoir trop d’idées, profitons-en pour leur en donner.

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3. Droit individuel à la formation

Le pacte prévoit également de renforcer le DIF, Droit Individuel à la Formation, qui doit « permettre aux enseignants d’acquérir de nouvelles compétences, notamment dans le perspective d’une mobilité professionnelle ».

Ces formations auront lieu pendant les vacances, pour ceux que ça intéresse. Pourquoi pas ?… Une allocation de formation symbolique (environ 350 € pour 50 heures) encouragera les volontaires.

Parallèlement à cette formation assez économique pour l’Education Nationale (puisqu’il n’y a pas de remplacement de prof à prévoir pendant les vacances), les formations professionnelles traditionnelles, censées elles aussi renforcer les compétences des professeurs, disparaissent… De moins en moins nombreux, de plus en plus courts, développés sur les temps du soir, du mercredi ou du samedi, les stages de formation se réduisent comme des peaux de chagrin. Et pourtant on en a besoin, des formations, dans certains domaines !

Difficile de ne pas penser sur cette question de la formation qu’on habille Pierre à peu de frais pour déshabiller totalement Paul…

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4. Le portail mobilité

Le portail mobilité est « nouvel outil à la disposition des enseignants : destiné à aider les professeurs dans leurs démarches de mobilité, [il] recense les outils, services et informations pratiques ». De fait, c’est un vrai portail, qui regroupe sur une même page les différentes procédures, interlocuteurs, démarches concernant la mobilité des enseignants, dans la profession et vers d’autres de la fonction publique.

Rien de nouveau, mais c’est bien pratique d’avoir désormais un portail dédié.

Puisqu’on parle de mobilité, il faut signaler qu’il est dans les faits de plus en plus difficile, notamment en primaire, de… bouger ! En effet, le taux de mutation dans le premier degré n’a jamais été aussi bas, comme le montre ce tableau (plus d’infos ici)…


Vous lisez comme moi, sur l’échelle de la mobilité, moins d’un enseignant sur trois voit sa demande satisfaite, contre 1 sur 2 il y a 7 ans…

Alors c’est bien joli de faire un portail, mais si c’est pour le laisser fermé…

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5. Des entretiens professionnels

« Pour renforcer l’accompagnement individualisé des enseignants, des entretiens professionnels leur seront proposés ».

On n’en saura pas beaucoup plus, là aussi on attend impatiemment les mesures effectives. Car il s’agit là d’un élément central : casser l’isolement de l’enseignant, tant d’un point de vue pédagogique que d’un point de vue psychologique.

En clair, on aimerait parfois que quelqu’un soit disponible pour venir nous voir en classe, nous conseiller, nous aider sans arrière-pensée… On aimerait parfois trouver une oreille attentive dans l’encadrement, inspection, rectorat, ministère même, qui écoute et entende nos difficultés, nos remarques. Si le pacte devait favoriser la prise en compte de ces besoins et de cette parole, ce serait en effet formidable.

Ca, c’est ce qu’il faudrait. Mais j’ai bien l’impression qu’on va avoir droit à un entretien de RH dans un bureau, avec un conseiller quelconque qu’il sera de toute façon difficile de rencontrer : l’Education Nationale ne va quand même pas embaucher ! Alors ce sera aux conseillers pédagogiques et / ou inspecteurs de mener ces entretiens. Il va falloir drôlement bien leur présenter cette nouveauté pour qu’ils sautent de joie. Je doute de leur enthousiasme ensuite face à nous…

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6. Une bonne mesure : le renforcement de la médecine de prévention

En une phrase bien emblématique, assez drôle si on y réfléchit, le pacte décrit la réalité de notre « médecine du travail » : « Un bilan de santé est proposé à tous les personnels de l’éducation nationale, âgés de 50 ans. Il complète la visite médicale à l’embauche ». Vous avez bien lu : première visite médicale à l’embauche, la suivante à 50 ans…

Mais bon, saluons cet effort : insuffisant, il était indispensable tant le cap des 50 ans est décisif pour la santé. Mais attention, ne croyez pas que l’on va vous aider à dépister quelque maladie cardio-vasculaire, un cancer du sein ou du colon, ces dangers accrus de la cinquantaine. Il s’agit purement de médecine du travail, notre travail, l’enseignement et ses risques : troubles de la voix, troubles musculo-squelettiques et anxio-dépressifs (voir ici le travail d’une académie pilote). Le but est « de mieux accompagner et soutenir les enseignants qui doivent faire face à des sollicitations et des exigences toujours plus variées et complexes dans l’exercice de leur métier. […] L’objectif est de favoriser l’accompagnement des enseignants durant leur carrière et d’encourager une meilleure prise en compte du bien-être au travail. »

Franchement ? Bravo pour ces belles intentions. Parce que le bien-être au travail, c’est vrai que c’est un gros chantier, chez nous…

Par contre, 80 embauches sur toute la France (1 pour 10 000 personnes !), ça pourrait ne pas suffire, non ?

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Conclusion :

Le ministre nous propose un bien joli catalogue d’intentions majoritairement louables. Mais on attendra les mesures concrètes pour juger sur pièce.

Par ailleurs et comme souvent, difficile de ne pas constater qu’à une bonne question (exemples : promouvoir la mobilité, veiller au bien-être des enseignants) on répond souvent à côté en occultant la réalité (exemple : mobilité concrètement en baisse) ou de manière largement insuffisante (exemple : contre le mal-être, un bilan médical à 50 ans).

En définitive, le pacte de carrière du ministre Chatel pourrait en effet « dynamiser la gestion des ressources humaines », mais selon une acception très ministérielle du terme… Quant à revaloriser le métier d’enseignant, je doute que votre pacte ne suffise, monsieur le Ministre, vu la politique que vous menez par ailleurs….

Quoiqu’il en soit vous pourrez dorénavant dire à vos détracteurs, ceux qui vous reprochent de ne pas vous occuper des personnels enseignants, que ça y est c’est fait (bien ou mal, qu’importe). C’était bien le but, non ?

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