06/04/11 | 07:00 | mis à jour à 11:16 | Thibaut Madelin

Quatre semaines après le début de la catastrophe de Fukushima, la filière française est sous le choc. Vingt-cinq ans après tchernobyl, EDF et Areva redoutent un nouvel « hiver nucléaire ».

Pendant quinze ans, il a été opérateur dans la centrale nucléaire de Bugey, puis de celle de Saint-Alban. Aujourd’hui, il suit au jour le jour l’évolution de la situation à Fukushima. La boule au ventre. « Ce qui me mine, c’est de lire dans le journal un scénario catastrophe qui n’était jamais censé se produire… Ce qui se passe au Japon, la fusion simultanée, peut-être, de trois réacteurs, c’est un cas de figure que nous n’avons jamais travaillé en simulateur. Une chose à laquelle aucun opérateur de centrale au monde n’est préparé. Et pour cause : ça ne devait pas arriver !… On est au-delà de l’accident hypothétique, au-delà des spécifications habituelles de sûreté, et forcément, ça nous amène tous à remettre en cause notre façon de travailler… »

Il y aura un avant et un après-Fukushima. Avec ses explosions à répétition sous les caméras du monde entier, son scénario implacable et le sentiment que la machine s’emballe et échappe à tout contrôle humain, la catastrophe nucléaire en cours au Japon aura d’abord, bien sûr, des conséquences dramatiques pour les Japonais eux-mêmes. Mais plus prosaïquement, c’est le regard porté sur l’ensemble des activités nucléaires qui va changer. « La crise à Fukushima a des implications énormes pour l’énergie nucléaire et nous confronte tous à un défi majeur », a reconnu lundi le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie nucléaire Yukiya Amano. Un « coup de froid » est redouté au premier chef par les acteurs de la filière nucléaire française et leurs 100.000 employés.

« Depuis quarante ans, toute notre culture de sûreté vise à circonscrire les risques, résume un salarié d’EDF, qui a longtemps été formateur dans les centrales françaises. Nous l’avons si bien fait qu’à force, certains en sont presque venus à nier le danger inhérent à ces activités. Le drame de Fukushima vient nous le rappeler. C’est la métaphore du tigre dans la maison, poursuit-il. Pour rassurer vos amis et les convaincre de venir dîner chez vous, vous l’enfermez à double tour dans une pièce sans fenêtre, vous montrez la pièce aux visiteurs, et tous vos systèmes de sécurité. Avec le temps ça marche : vous en oubliez presque que vous vivez à côté d’un fauve. Mais quoi que vous fassiez, l’animal est là, derrière le mur. Et à Fukushima, le tigre a fini par s’échapper… »

Retour d’expérience

Ce doute, Olivier Lamarre y est confronté tous les jours depuis le début de la catastrophe. Le directeur de la centrale nucléaire de Chooz, dans les Ardennes, organise régulièrement des réunions avec son personnel, passe dans les bureaux pour laisser les uns et les autres exprimer ce qu’ils ont sur le coeur. « On ressent beaucoup d’émotion, raconte-t-il. Les gens ont besoin de parler. Ils ont beaucoup d’interrogations sur notre dispositif, d’incompréhension sur ce qui s’est passé techniquement. » C’est ce qui semble préoccuper le plus Philippe Lozac’h, chef d’équipe de conduite d’installation à Chooz. En cas d’accident, il serait parmi les derniers à quitter la centrale, comme les derniers techniciens de Fukushima. « Comment vont-ils faire pour rétablir les systèmes de refroidissement ? », se demande-t-il.

C’est à ce genre de questions que tente de répondre la cellule de crise d’EDF. Au huitième étage du siège parisien, avenue de Wagram, une trentaine d’experts étaient sur le pont vingt-quatre heures sur vingt-quatre jusqu’à la semaine dernière. Depuis, la cellule a été levée mais les mêmes équipes continuent leur travail d’analyse. Leur but : informer sur la situation à Fukushima et commencer le fameux retour d’expérience, comme après l’accident de Three Mile Island en 1979 aux Etats-Unis. « La question que pose cet accident porte sur les limites des hypothèses que nous avions prises, reconnaît Hervé Machenaud, le patron du nucléaire chez EDF. Il faut les revisiter. » Et prévoir ce qui paraissait impensable avant Fukushima, comme la perte totale d’alimentation électrique.

L’exercice sera lourd de conséquences et le groupe ne pourra pas le faire dans son coin. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), qui va mener des tests de résistance et un audit des centrales françaises, aura elle aussi ses exigences. Et après avoir été montrée du doigt par EDF, qui lui reprochait d’alourdir ses coûts en se montrant trop procédurière et tatillonne, celle-ci sera tout sauf tendre. L’électricien est déjà sous pression : « Si les tests n’étaient pas concluants, a prévenu Nicolas Sarkozy, nous en tirerions immédiatement les conséquences. Et il n’y a qu’une seule conséquence possible, c’est la fermeture. » Signe des temps, le président de la République est lui aussi prêt à envisager ce qui était encore impensable il y a un mois : la fermeture de Fessenheim, la plus vieille centrale française.

De quoi effriter le socle de la politique énergétique française, basée sur le tout nucléaire. Et remettre en cause un pilier de la stratégie d’EDF : la prolongation de la durée de vie des centrales : sur le papier, exploiter l’essentiel des 58 réacteurs français, déjà amortis, non plus quarante ans, mais soixante ans, était l’assurance de générer de confortables revenus. A condition que l’opération ne lui coûte pas trop cher : jusqu’ici, l’entreprise prévoyait un investissement de 400 à 600 millions d’euros par réacteur. « Même à un milliard, ça vaut encore le coût », confiait un cadre avant la catastrophe. Mais si la facture s’envole, face aux nouvelles normes de sûreté, l’investissement sera-t-il encore rentable ? Quant à l’idée de construire un nouveau réacteur, la question semble saugrenue alors que huit Français sur dix veulent diminuer de manière significative la part du nucléaire, selon un sondage Ifop pour « France Soir ».

Projet mort-né

Le projet d’EPR de Penly, déjà mal parti, semble mort-né. Le chantier de Flamanville, lui, devra intégrer les leçons coûteuses de Fukushima. De quoi remettre en cause la fameuse « renaissance » du nucléaire ? Là aussi, les certitudes vacillent. Henri Proglio, le patron d’EDF, en avait fait son cheval de bataille, exigeant un rôle de chef de file de la filière tricolore après son échec commercial à Abu Dhabi. Que reste-t-il de cette ambition ? Le Royaume-Uni, où son groupe veut construire quatre réacteurs de troisième génération, n’a pas annulé son programme mais revoit ses normes de sûreté et anticipe des surcoûts. En privé, le vice-Premier ministre, Nick Clegg, se demande si le nucléaire restera compétitif. Et si les aides publiques en valent la chandelle. L’Italie, où EDF visait aussi la construction de 4 EPR, a décidé un moratoire… Même la Chine, locomotive du marché avec laquelle le groupe avait de grandes ambitions, gèle ses nouveaux projets.

En l’espace de quatre semaines, le décor a radicalement changé, partout. Et pour le leader du secteur, Areva, c’est un monde qui s’écroule… A Saint-Marcel, en Saône-et-Loire, où le groupe construit des gros composants de réacteurs, l’inquiétude est palpable. Le personnel a encore en tête le contrecoup de Tchernobyl, qui avait entraîné son premier plan social, en 1993, puis failli mettre l’usine en faillite. « On fabriquait une cuve pour un réacteur anglais et la commande a été annulée du jour au lendemain, se souvient Patrick Buchot, représentant CFDT. Elle a fini découpée à la ferraille. » Dix-huit ans plus tard, l’angoisse est de retour. Le plan de charge prévoit la livraison d’EPR à Penly, en Grande-Bretagne et en Inde, dont la commande était espérée au premier semestre. « Tout cela va glisser », s’inquiète le syndicaliste.

Glisser ? C’est le scénario optimiste. « L’accident de Fukushima a été le plus sérieux pour la crédibilité du nucléaire, estiment les analystes d’UBS, qui redoutent des coûts de sûreté rédhibitoires pour les nouveaux réacteurs. Tchernobyl avait affecté un réacteur dans un Etat totalitaire sans règles de sûreté. A Fukushima, quatre réacteurs sont hors de contrôle depuis quatre semaines – jetant le doute sur l’idée que même une économie avancée puisse maîtriser la sûreté nucléaire. » Un diagnostic sévère, mais partagé. La semaine dernière, la puissante Agence internationale de l’énergie (AIE) a divisé par deux son hypothèse d’expansion de 360 gigawatts (GW) nucléaires supplémentaires dans le monde d’ici à 2035.

Or c’est notamment sur ce scénario de développement tambour battant qu’Anne Lauvergeon, la patronne d’Areva, avait construit son plan stratégique : la commande de 45 réacteurs EPR de 1.650 mégawatts (MW) et celle de 10 à 20 réacteurs Atmea et Kirina de 1.100 MW d’ici à 2020. D’où les besoins d’investissements dans les mines ou les nouvelles usines en milliards d’euros, qui ont justifié l’an dernier l’augmentation de capital si laborieuse. D’où le recrutement de 40.000 collaborateurs sur les quatre dernières années. « Vous savez combien de temps ça prend de former un forgeron ?, demande un employé. Six ou sept ans ! Un soudeur ? Trois ans ! Qu’est-ce qu’on fait ? On fout tout en l’air ? », s’alarme un employé. « Il y aura des adaptations », concède simplement un dirigeant.

Elles ont déjà commencé. Le groupe a mis un coup de frein à son projet d’usines de gros composants à Newport News, en Virginie, où il devait investir 360 millions de dollars avec l’américain Northrop Grumman. Projet déjà mis à mal avec l’arrivée massive des gaz non conventionnels, venue saper la compétitivité du nucléaire aux Etats-Unis.

A Saint-Marcel, les 900 salariés comptent sur leur client historique, EDF, comme dans les années 1990. A l’époque, l’électricien avait avancé la commande de plusieurs générateurs de vapeur – ces gros composants de 500 tonnes qui servent à échanger la vapeur des réacteurs -pour garantir à son fournisseur un certain niveau d’activité. EDF sera-t-il au rendez-vous cette fois-ci ? Le groupe vient de lancer un appel d’offres sur de nouveaux générateurs de vapeur, justement, pour ses tranches de 1.300 MW. Jusqu’ici, il comptait en confier à Areva, mais aussi au japonais MHI ou à l’américain Westinghouse, filiale de Toshiba. En ces temps difficiles, et malgré la rivalité persistante entre Henri Proglio et Anne Lauvergeon, les deux entreprises publiques n’auront sans doute d’autre choix que de se serrer les coudes…

De quoi tenir, avant que ne s’amorce un débat de fond sur le nucléaire, qui s’annonce inévitable dans bien des pays – même en France où les sondages montrent un effritement net de la confiance dans l’atome. Areva et EDF veulent y croire, et voient dans l’EPR et ses standards de sûreté parmi les plus élevés du marché un motif d’espoir. « D’ici à 2050, les besoins en électricité vont doubler et il faudra émettre deux fois moins de CO2 », soutient Jacques-Emmanuel Saulnier, directeur de la communication d’Areva. « Si demain un avion est coupé en deux, cela traversera-t-il l’esprit de remettre en cause le vol aérien ?, s’interroge Hervé Machenaud. Ca posera des questions aux constructeurs aéronautiques. Et c’est la même chose dans le nucléaire. »

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