Georges Gauzente et Jean-Paul Rocquet : « Enseigner n’apparaît plus comme un métier, mais comme une addition de tâches »

Georges Gauzente et Jean-Paul Rocquet sont inspecteurs de l’éducation nationale à la retraite.

Dans une tribune sur le site du Café pédagogique, vous placez les entretiens de carrière, expérimentés depuis décembre 2010 et généralisés jusqu’en mai (voir La Lettre n° 693), dans un « contexte d’organisation du travail à la manière néolibérale ». En quel sens ?

La finalité de ces entretiens, qui apparaît en filagrane dans le guide d’entretien envoyé aux inspecteurs, nous a interpellés. Jusqu’alors, la mobilité n’était envisagée que comme un moyen : une demande de mobilité était souvent un appel au secours pour des enseignants en souffrance. Ici, la question de la mobilité est posée comme une problématique de carrière. Que l’enseignant souhaite changer de métier ou non, tout est orienté vers ce problème, même si ce n’est pas le sien. A partir de là, il est possible d’adjoindre à la mobilité, valeur fondatrice de ces entretiens, celle de flexibilité. Ces valeurs sont celles de l’entreprise moderne. Il ne s’agit ni de les condamner ni de les défendre, mais d’examiner ce qui change dans les métiers de l’éducation nationale.

Quelles transformations impliquent ces entretiens sur le métier d’enseignant ?

Enseigner n’apparaît plus comme un métier, mais comme une addition de tâches. Les enseignants sont perçus comme des personnes interchangeables, à qui l’on peut demander d’accomplir des fonctions multiples. On n’est plus seulement enseignants, on est aussi éducateurs, surveillants, remplaçants… La mobilité suppose une moindre appartenance à un corps, une moindre qualification, un moindre salaire. A cette « prolétarisation » s’ajoute une perte d’autonomie (cela dépasse la sphère de l’éducation nationale). Or, un métier, quel qu’il soit, se construit sur l’autonomie, c’est ainsi que le définissent les chercheurs. La perte d’autonomie s’explique par une « méconnaissance des sciences du travail de la part des dirigeants aujourd’hui aux commandes », comme l’écrit le psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours [Le Monde, 22 février 2011]. Les sciences du travail ont été détrônées au profit des sciences de la gestion. Concrètement, cela se traduit par une bureaucratisation de l’éducation nationale (dont le fonctionnement était déjà très bureaucratique !). On déverse quantité d’injonctions, on veut tout contrôler, y compris la pédagogie, y compris ceux qui contrôlent, les inspecteurs. Par ce « contrôle pyramidal », le métier d’enseignant disparaît, et avec lui, sa fierté, ses valeurs. Le système se trouve un peu anesthésié. Pour preuve, l’annonce des entretiens de carrière a donné lieu à peu de réactions, mis à part celles d’une poignée d’inspecteurs en retraite.

Le fait que ces entretiens de carrière puissent être menés par le chef d’établissement dans le 2nd degré et le directeur d’école dans le 1er degré pose-t-il un problème ?

Oui, car ils vont devoir jouer un rôle de directeur des ressources humaines, alors que statutairement, ils n’ont aucun pouvoir. Cette confusion des rôles est soulignée par la Cour des comptes dans ses deux précédents rapports. « On ne sait plus qui fait quoi ! », dit la Cour. Un directeur d’école n’a aucun pouvoir hiérarchique, pas plus qu’un inspecteur de l’éducation nationale. Qu’ils fassent passer des entretiens de carrière, soit. Le problème, c’est qu’une décision (de mobilité) est à la clé, et cette décision ne peut être prise que par l’autorité académique.

Les entretiens de carrière préfigurent un nouveau système de notation des enseignants, prévu pour 2012. Faut-il réformer l’inspection ?

Absolument. Dès les années 1990, nous avons lancé des propositions de réformes sur notre site « Métiers d’inspecteurs » [accessibles à l’adresse http://gauzente-rocquet.co.cc]. Car l’inspection est bel et bien un métier. Mais il est dépossédé de son savoir-faire. On réduit de plus en plus les inspecteurs à des contrôleurs. On les voudrait loyaux, bons exécutants et bons pourvoyeurs de chiffres. Submergés par une quantité de logiciels à remplir, assignés à des tâches d’administrateurs (qu’ils ne sont pas), ils ne sont plus disponibles pour exercer leur métier et être à leur place, auprès des enseignants. On est loin du tryptique du métier tel qu’on nous l’apprenait à nos débuts, dans les années 1980 : « Inspecter, évaluer, former. »
http://www.lalettredeleducation.fr/Georges-Gauzente-et-Jean-Paul.html

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