La réforme de la carte scolaire a rendu l’école plus injuste

Dessin de El Diablo

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Par Respect Mag | Urbain, social et métissé | 27/04/2011 | 18H25

Présentée comme une mesure de justice sociale, la libéralisation de la carte scolaire renforce au contraire les inégalités. Et fait reculer une mixité déjà mise à mal. Inverser la tendance ? Possible, à condition de mettre en œuvre un vrai projet politique.

Vingt-cinq ans qu’elle revient sur le tapis. « Hypocrite » pour les uns, « indispensable » pour les autres, la carte scolaire divise.

Au cœur du débat ? Son efficacité. Créée en 1963 pour gérer l’affectation des élèves, ce dispositif s’est vu attribuer une seconde mission : garantir la mixité sociale à l’école. Loin d’être simple.

Depuis les années 80, la ségrégation s’accentue et la carte scolaire est allègrement contournée. Faut-il la modifier ? Fraîchement élu, Nicolas Sarkozy annonce sa suppression. Quatre ans plus tard, elle n’a pas disparu, mais aurait été « assouplie ».

En clair ? Les élèves sont toujours affectés à l’établissement de leur quartier, mais peuvent obtenir une dérogation, notamment s’ils sont boursiers. « Une manière de favoriser l’égalité des chances et la diversité sociale », affirme le ministère de l’Education nationale. Vraiment ?

« Les classes populaires ont du mal à demander des dérogations »

Couverture de Respect Mag« L’assouplissement de la carte scolaire n’est pas un gage de mixité sociale », nuance Agnès van Zanten, sociologue, auteur de « Choisir son école » et co-auteur, avec Jean-Pierre Obin, de « La Carte scolaire » (éd. PUF). Sur le papier, la réforme devait permettre aux boursiers d’accéder aux bons établissements.

Raté. « On sait que les classes populaires ont plus de mal à demander des dérogations. Et rien n’a été fait pour les y inciter », constate-t-elle. Pire, la libéralisation de la carte ghettoïserait une partie des collèges les plus défavorisés.

Le ministère refusant de publier une étude sur les effets de la réforme, le Syndicat national des personnels de direction de l’Éducation nationale (Snpden) s’en est chargé. Résultat : 40% des établissements classés Réseaux ambition réussite sont moins fréquentés ; 10% d’entre eux ont vu déguerpir un quart des élèves, souvent les plus favorisés.

Une polarisation inquiétante. D’un côté des collèges désertés, où restent ceux qui n’ont pas pu partir ; de l’autre des établissements où s’entassent les meilleurs élèves, souvent issus de milieux aisés.

« Il s’agit d’attirer les meilleurs »

Insidieusement, la réforme de la carte scolaire met les établissements en concurrence. « Il ne s’agit pas d’offrir un meilleur service aux élèves, mais bien d’attirer les meilleurs », analyse Philippe Tournier, secrétaire général du Snpden.

Certains collèges peinent à remplir leur quotas d’inscription, quand d’autres sont submergés de demandes. Agnès Van Zanten souligne :

« Tout le monde veut les mêmes endroits, mais il n’y a pas de place pour tous ! Cela crée une insatisfaction grandissante. »

Faute d’obtenir l’établissement de leur choix, de plus en plus de familles se tournent vers le privé. En trois ans, les demandes ont grimpé de 9,5%, selon l’enquête du Snpden.

Une tendance qui révèle, en creux, l’incapacité de l’école républicaine à assurer l’égalité des chances. « On a construit un mythe du collège unique, où tous les établissements se vaudraient », ironise Georges Felouzis, sociologue et co-auteur de « L’Apartheid urbain » (éd. Seuil). « Mais tout le monde sait que c’est faux ! »

Dessin de Hervé Pinel

Pas un hasard donc, si le tri social s’opère essentiellement à partir du collège. « Dans l’esprit des parents, les choses sérieuses commencent là », constate Bernard Plaud, directeur de l’école primaire Chernoviz, dans le XVIe arrondissement de Paris :

« Ici se côtoient des dizaines de nationalités. Tous les milieux sociaux. Le fils du PDG comme celui de la vendeuse. Leurs différences leur passent au-dessus de la tête !

Malheureusement, c’est la seule expérience de mixité qu’ils connaîtront, regrette-t-il. Une fois au collège, tout le monde rentre dans sa case. »

Fidèle miroir de la société française, l’école en reproduit les clivages. Fracture sociale, mais aussi ethnique. En 2000, Georges Felouzis a mené l’enquête dans 333 collèges de l’académie de Bordeaux.

Les parents jugent sur « des critères ethniques plus que sociaux »

Conclusion ? La ségrégation ethnique y est encore plus forte que la ségrégation sociale. « Le problème, c’est la géographie de la ville, pas la carte scolaire », analyse Françoise Sturbaut, proviseur du collège Roger Martin du Gard, à Épinay-sur-Seine (93). « L’école subit de plein fouet la ségrégation urbaine ! »

Un phénomène quasi mécanique, accentué par les comportements individuels. Faute d’information, les familles jugent la qualité d’un établissement sur son image : sa localisation, son bâtiment, mais aussi ses élèves.

« Les stratégies de contournement sont basées sur des critères ethniques plus encore que sociaux », révèle Georges Felouzis. Perçus comme des « ghettos », certains établissements sont tout simplement fuis.

En bout de course ? Des collèges et lycées « qui cumulent les inégalités », poursuit-il :

« La ségrégation ethnique se nourrit d’une ségrégation économique très forte, à laquelle s’ajoute un taux d’échec scolaire important. »

 

Dessin de El Diablo

Selon l’OCDE, les inégalités scolaires se sont même accrues depuis 2000, tout comme le nombre d’élèves en difficulté (c’est que qu’établit l’étude Pisa de 2009). « Moins la population est mixte, socialement et scolairement, moins le système éducatif est performant », prévient Philippe Tournier.

Son souhait ? « Une régulation de la part des pouvoirs publics. » Agnès Van Zanten décrit comment elle s’opère en Grande-Bretagne :

« Chacun est libre de choisir son école, mais les établissements doivent respecter des quotas : un tiers de bons élèves, un tiers d’élèves moyens, et un tiers d’élèves en difficulté. Une politique assez efficace. On peut aussi responsabiliser les chefs d’établissements, afin qu’ils se concertent et équilibrent leurs populations.

Il faut permettre la mixité à l’école. De nombreux travaux le montrent : les résultats scolaires sont meilleurs pour tous lorsqu’il y a une vraie diversité. »

Indispensable aussi d’apprendre à vivre ensemble. « D’autant plus à un âge où l’on construit son identité », souligne Françoise Sturbaut. Loin de fonctionner à coup sûr, la mixité nécessite néanmoins un vrai travail pédagogique. « Un projet politique et éducatif global, où la diversité est abordée comme une ressource », estime Agnès Van Zanten. « Malheureusement, ce n’est pas le cas aujourd’hui. »

L’une des leçons, peut-être, de la carte scolaire. L’éducation d’une jeunesse ne tient pas seulement à la nature d’un outil bureaucratique. Elle repose d’abord, et surtout, sur une véritable volonté politique.

Aurélia Blanc

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