« Les travailleurs n’ont pas causé la crise »

23:00 – 27 mai 2011 par Olivier Gosset
Bernadette Ségol vient de succéder à John Monks au poste de Secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats (CES). Elle fustige les politiques d’austérité et la
réponse des gouvernements européens à la crise de la dette. Entretien.

Vous arrivez à la tête de la CES à un moment difficile…

– Bernadette Ségol La crise est grave, cela ne fait aucun doute. Elle est très grave pour les syndicats et les travailleurs, parce qu’on fait porter sur eux tout le poids des solutions.
D’abord, cela n’est pas juste, parce que ce ne sont pas les travailleurs qui ont
provoqué la crise. On peut comprendre la colère dans le monde du travail.
Ensuite, on casse le tissu social, cela est extrêmement dangereux. Enfin, cette
attitude ne marche pas. Les mesures d’austérité ne fonctionnent pas en Grèce,
cela paraît très clair. On ne voit pas comment, avec cette politique-là, il sera
possible de retrouver le chemin d’une croissance soutenable. Donc, oui, il
s’agit d’un moment grave pour les travailleurs et pour les syndicats, mais
également pour le soutien que les travailleurs et les citoyens peuvent apporter
à l’Europe.

Vous voulez dire que l’idée européenne est atteinte?

– Toute cette crise fait qu’un doute néfaste risque de s’insinuer sur la valeur du projet européen. Pourtant, la CES reste convaincue que l’intégration européenne est plus une partie de la solution que du problème. Pour nous, il faut essayer de changer les choses dans une perspective européenne, et pas dans une perspective nationaliste, populiste ou protectionniste.  Nous ne voyons pas de solution économique à un retour derrière des frontières nationales. Nous sommes critiques, voire très critiques vis-à-vis des développements européens à l’heure actuelle. Or il faut une solution européenne.

Votre colère se focalise sur les nouvelles mesures de gouvernance économique. Mais comment mettre fin aux déséquilibres qui ont mené certains pays dans la situation qu’on sait?

– La CES a toujours été en faveur d’un renforcement de la gouvernance économique européenne. Mais pas n’importe laquelle. On peut faire différentes analyses sur la crise économique, mais une des raisons majeures de son déclenchement, c’est la crise du secteur financier, la dérégulation de ce secteur, le fait qu’il ait complètement décollé de l’économie réelle. Il est donc essentiel de réguler ce secteur financier si on veut trouver des solutions d’avenir. Qu’il y ait des problèmes de déséquilibres économiques entre les pays, nous sommes d’accord. Qu’il faille trouver des solutions, certainement aussi. Le problème, c’est que ces solutions, on les cherche dans le très court terme. Donner à des pays deux ou trois ans pour remettre leur économie en ordre, c’est irréaliste. Nous ne disons pas qu’il ne faut pas revenir à des budgets équilibrés. On sait qu’il faut le faire. Mais pas de la manière dont on le fait actuellement. Nous proposons des
alternatives.

Lesquelles?

– Les euro-obligations, notamment. Leur première fonction serait d’offrir des taux d’intérêt plus raisonnables. Les taux demandés aujourd’hui mettent ces pays dans une situation impossible. On peut aussi penser à des obligations européennes dirigées vers des investissements permettant une croissance soutenable. J’insiste sur le caractère « durable » de ces investissements.
Il y a aussi tout ce qui relève de la taxation. On réclame une assiette pour l’impôt des sociétés, avec un minimum de taxation. On demande l’élimination complète des paradis fiscaux. On souhaite aussi une taxe sur les transactions financières, ainsi que l’arrêt de l’évasion fiscale.

D’autres aspects de la gouvernance économique ont été pris pour cible à Athènes…

– Oui. On demande que la gouvernance économique n’intervienne pas dans l’autonomie de décision des partenaires sociaux sur les questions salariales ou autres. L’autonomie des partenaires sociaux est intouchable pour les syndicats et la CES! A partir du moment où un gouvernement commence à intervenir dans les négociations collectives, c’est un gros coup porté aux syndicats. C’est inacceptable. En Allemagne, c’est même anticonstitutionnel. C’est aussi simple que cela. Dans les pays nordiques, ce n’est pas possible non plus. Idem en France ou en Belgique…

Le modèle social européen, c’est quoi en définitive?

– C’est quelque chose qu’il faut absolument promouvoir, pour plusieurs raisons. Ce modèle social est constitué de quatre piliers: la protection sociale, des services publics, le dialogue social et la participation des travailleurs. Il a prouvé qu’il était non seulement viable, mais aussi favorable en période de crise. Si on regarde les pays nordiques, où ce modèle est beaucoup plus développé, on constate que ces pays sont parmi les plus compétitifs. Quand on regarde le système allemand, avec la participation des travailleurs, profondément imprégnée dans le tissu économique, on voit bien que cela ne les empêche pas de mener la croissance en Europe.
Quand j’entends dire que le modèle social européen est un frein à la croissance, je dis que cela n’est pas vrai. C’est une manière de gérer et de faire progresser une société de façon positive. Si on démolit un modèle, si on flexibilise, si on attaque les acquis sociaux, on arrive à de gros problèmes sociaux. J’espère que les hommes politiques se rendent compte de cela. L’avenir de l’Europe n’est pas de ressembler à la Chine.

Vous évoquez l’Allemagne, mais lors du congrès, il y a eu pas mal de critiques contre le modèle allemand…

– Le modèle allemand est loin d’être parfait. Nos collègues allemands, surtout dans les services, font face à un développement préoccupant du travail précaire, des agences d’intérim et de toutes sortes d’emplois qui n’offrent pas un avenir constructif aux travailleurs. Nos membres allemands sont en guerre contre cela. Ils se battent pour un salaire minimum et d’autres choses. Leur demande d’une augmentation des revenus – on a fait beaucoup de pressions sur leurs salaires pendant des années — est justifiée.

Quel jugement portez-vous sur la Commission? Au niveau social, les années Delors semblent bien loin.

– Hélas, oui. La Commission est très branchée sur des thèses et des politiques de flexibilisation, de dérégulation… Sur des politiques néo-libérales opposées à ce que nous voulons.
La Commission est aussi la résultante, peut-être pas immédiate, mais à moyen
terme, d’un certain équilibre politique européen qui ne nous est pas du tout
favorable dans l’UE, avec une large prédominance de gouvernements de droite.
Nous sommes souvent très sévères envers la Commission, mais il est toutefois
très important que la CES garde des contacts réguliers avec elle.

Que vous inspire le retour des bonus dans les banques?

– Cela nous inspire beaucoup de colère. Le niveau des bonus est écœurant. Les sommes impliquées sont si énormes et inimaginables que lorsque les travailleurs lisent ces choses et que, en même temps, on leur dit qu’on doit couper leurs salaires ou envisager de baisser le salaire minimum, ça devient indécent.

Vous avez réagi avec vigueur à la sortie d’Angela Merkel sur les retraites en Grèce ou au Portugal. Pourquoi?

– Franchement, trouver une solution au problème grec en disant que les Grecs doivent partir à la retraite à 67 ans si les Allemands font de même, je trouve que c’est un peu court. Aborder une question aussi ample en mettant en avant cet aspect-là, ce n’est pas normal. C’est un symptôme de l’ambiance actuelle. Cela ne va pas créer une atmosphère positive qui aidera à trouver des solutions. Vous pouvez imaginer comment nos collègues grecs, déprimés, peuvent entendre ce message. Ils savent qu’il y a des choses à changer en Grèce. Mais prendre les choses d’une manière aussi schématique ne me semble vraiment pas  constructif.

Reste que beaucoup pensent que certains pays ont vécu au-dessus de leurs moyens…

– Il faut tout regarder. Au départ, il est inacceptable qu’un gouvernement trafique ses comptes, avec l’aide de Goldman Sachs. Si on avait eu une vision plus correcte de la situation, les choses ne se seraient probablement pas développées de cette façon. Après, si des réformes doivent avoir lieu, c’est surtout à nos collègues grecs d’en discuter avec leur gouvernement. C’est à eux de trouver ce qu’ils peuvent faire, dans quelles conditions et à quel rythme.

Et la pression des marchés?

E La pression des marchés n’a pas cessé avec toutes les coupes opérées en Grèce. Elle n’a pas cessé non plus en Irlande. Évidemment qu’il y a une pression des marchés. Mais est-ce que la solution qu’on offre aux marchés est viable? Ne vaut-il pas mieux envisager une solution politique au niveau européen pour stopper cette pression des marchés?

Que vous inspire la situation belge?

E Je souhaite réellement que la Belgique trouve une solution positive, unitaire, à ses problèmes communautaires. La solution ne se trouve pas dans un radicalisme de part et d’autre. La Belgique a donné de beaux exemples dans les années passées de la manière dont on pouvait trouver des solutions à des problèmes complexes.
Puissent les hommes politiques belges retrouver ce chemin-là.

L’Echo
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