Droits de l’homme au sein des sociétés: « Un laisser-faire quasi généralisé »

P.Lo

                Mis en ligne le 28/05/2011

“Les sociétés ont toutes la main dans le pot de confiture”, dit un expert.

Professeur à l’UCL, sociologue et philosophe, Matthieu de Nanteuil connaît bien les rapports entre la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) – un concept selon lequel les entreprises intègrent sur une base volontaire les préoccupations sociales, environnementales et économiques dans leurs activités et leurs interactions avec leurs parties prenantes (stakeholders) – et les droits de l’homme.

 » La responsabilité sociétale est concernée par les droits de l’homme de façon plutôt paradoxale. Il est en effet apparu aux patrons et aux acteurs économiques que certaines pratiques d’entreprises pouvaient déroger aux droits fondamentaux. C’est paradoxal car, en théorie, ceux-ci s’imposent à tous, constituant une référence universelle. En rappelant à l’ordre les chefs d’entreprises et les acteurs économiques, la RSE se voit tenue de reformuler cette obligation censée être connue de tous , tient-il à préciser d’entrée de jeu.   Au-delà de la question des droits de l’homme, bien des préoccupations fondamentales apparaissent. Et les Etats sont impuissants ! Le problème-clé est l’environnement. Il n’est pas le seul. Des risques sociaux sur la santé se manifestent aussi. Exemple : les entreprises utilisent des personnes formées alors que d’autres les déforment « , poursuit-il.

Et de citer des cas qui apparaissent au quotidien.  » Dans les entreprises, certains droits fondamentaux ne sont plus respectés. Deux exemples : la discrimination à l’embauche et les préventions en matière d’accidents du travail. C’est la preuve que la question des droits de l’homme réapparaît dans les entreprises alors qu’on croyait qu’elle avait été réglée une fois pour toutes ! »

La mondialisation a bien sûr accéléré le phénomène.  » Longue est la liste des entreprises qui s’implantent dans des pays qui bafouent, totalement ou de façon relative, les droits fondamentaux. Pour preuve, ces multinationales implantées dans les pays arabes dont les populations viennent de montrer à quel point le pouvoir était inique. C’est vrai aussi dans de très nombreux pays d’Asie ou d’Amérique latine « , déclare Matthieu de Nanteuil.

L’exemple le plus emblématique est celui de Total, qui opère en Birmanie et en Afrique subsaharienne.  » On peut aussi évoquer la présence des groupes industriels au nord du Mexique où les problèmes de sécurité ne sont pas seulement dûs à des bandes de narcotrafiquants mais s’inscrivent dans une politique de répression contre des minorités, et en Colombie où il y a une véritable congruence – ancienne – entre les grands groupes internationaux et l’Etat. Ce pays détient des records morbides de crimes et de délits envers la population civile, déplacements forcés et séquestrations à l’appui « , dit-il.

Et qu’en est-il de la Chine ?  » Si on considère qu’il y a une opposition frontale entre économie capitaliste et droits de l’homme, la majorité de la planète est en infraction ! Les pays occidentaux ne sont pas des champions en matière de respect des droits humains. Cela vaut pour les Etats-Unis, la France mais aussi pour la Belgique. Cela pose un problème de gradation des violations. Jusqu’où peut-on les accepter  ? »

Les sociétés belges ont-elles à rougir ?

 » Ce n’est pas tant le problème de savoir si elles sont belges, françaises ou russes. Le problème est systémique. Tout est noyé dans une mondialisation qui se fout de savoir si les pays hôtes violent ou non les droits de l’homme. La question n’est plus d’isoler telle ou telle entreprise suspecte. Tout le monde a la main dans le pot de confiture « , s’exclame Matthieu de Nanteuil qui ne se fait aucune illusion. Et en appelle à une montée en puissance de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur ces questions.  » Il est urgent de promouvoir des critères face à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et à un laisser-faire quasi généralisé. Il faut faire en sorte que ces critères, élaborés avec Amnesty et Human Rights Watch, soient opposables aux multinationales elles-mêmes. Faisons fi du cynisme ambiant : « Puisque tout le monde viole, il n’y a pas de problème ! » Affirmer que si on ne va pas dans tel pays, d’autres iront, c’est un argument indécent et ridicule. C’est du relativisme moral le plus absolu ! » , s’emporte-t-il.

 » La responsabilité sociétale peut être à la fois un élément de progrès moral et de régression,  avertit néanmoins l’expert . Quand Total dépollue des rivières ou construit des hôpitaux, personne n’est dupe. Ce n’est pas en se dédouanant de sa responsabilité morale que l’on peut régler ses problèmes de conscience « , conclut M. de Nanteuil.

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